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SÉRIE – Les pilotes japonais et la course de leur vie : un podium au goût de victoire pour Suzuki

Yuki Tsunoda est devenu en cette année 2021 le 18ème pilote japonais à prendre le départ d’un Grand Prix de Formule 1. Promis à un grand avenir après une superbe saison 2020 en Formule 2, il peut devenir le premier représentant nippon à s’imposer dans la discipline. Nombreux sont ceux qui avant lui ont tenté leur chance, sans jamais atteindre les sommets. Nous allons revenir sur la course la plus marquante de certains d’entre eux, qui ont su malgré tout se distinguer. Aguri Suzuki et son incroyable podium au Japon en 1990 sont le sujet de ce second épisode.

Senna-Prost, Prost-Senna, le duel continue pour la troisième année consécutive entre les deux titans de la discipline. Ils ne sent cependant plus dans la même écurie : si le Brésilien est toujours chez McLaren, le Français est lui parti rejoindre Ferrari. Et alors qu’il ne reste plus que deux manches à disputer, l’écart entre les deux pilotes n’est que de neuf points. Prost reste sur une victoire en Espagne là où Senna a été contraint à l’abandon. Tout reste encore à jouer lors de cet antépénultième rendez-vous de la saison.

Pour cette édition 1990, les Japonais pourront encourager deux pilotes ce week-end. L’idole du pays Satoru Nakajima est ainsi de la partie pour la quatrième fois depuis 1987, mais il est rejoint par le jeune Aguri Suzuki. Né en 1960 à Tokyo, ce pilote de 30 ans s’est révélé au niveau national en voitures de tourisme, après avoir longtemps végété en F3 japonaise. Champion de JTCC en 1986, il enchaîne deux ans plus tard avec le titre national de F3000, ce qui lui vaut son premier Grand Prix de Formule 1 à domicile, chez Larrousse. Remplaçant Yannick Dalmas malade, il se qualifie 20ème et termine 16ème à trois tours, ce qui est une performance honorable vu qu’il découvrait la discipline.

Toutefois, sa saison 1989 vire au cauchemar. Engagé chez Zakspeed aux côtés de Bernd Schneider, il ne voit pas la moindre séance de qualifications de la saison ! Alors que l’Allemand parvient à se qualifier à deux reprises, le Japonais se retrouve en permanence à plusieurs secondes du dernier pré-qualifié… Mais heureusement pour lui, son sponsor principal Espo décide de s’afficher sur les Larrousse LC90, et voici Suzuki au volant d’une voiture bien plus compétitive. Il est associé à Eric Bernard, alors considéré comme un grand espoir du sport automobile français.

Pour son retour dans l’écurie française après sa pige de 1988, ses performances sont plus que louables. Il tient parfaitement la comparaison face à Eric Bernard, même s’il compte moins de points que le Français. Bernard compte alors cinq points avec notamment une quatrième place à Silverstone, contre deux pour Suzuki. Le Japonais a fini sixième à Silverstone, mais reste sur une sixième place en Espagne. De bon augure avant son Grand Prix national ?

Et alors que le choc des titans entre Prost et Senna s’annonce épique, un nouveau drame vient secouer le paddock. Après le terrible accident de Martin Donnelly à Jerez, c’est Alessandro Nannini qui voit sa carrière s’arrêter. Il est victime d’un accident d’hélicoptère qui sectionne son avant-bras droit et le contraint à s’éloigner des circuits pour de longues années. C’est le Brésilien Roberto Moreno, jusqu’alors habitué au fond de grille qui prend sa place chez Benetton.

Pour son Grand Prix national, Suzuki brille en se qualifiant en neuvième position, soit la meilleure qualification de sa carrière. Il devance nettement Nakajima, seulement 13ème et Bernard, qui est 16ème. Et qui plus est, la tension qui règne à l’avant du peloton peut possiblement lui permettre d’aller chercher un gros résultat…

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En effet, Senna a remarqué que la pole position est située du côté sale de la piste, et que le pilote qui part second peut facilement virer en tête au premier virage. Il va donc demander à changer son emplacement par deux fois auprès de Roland Bruynseraede, mais le directeur de course refuse à chaque fois. Convaincu que les ordres viennent de Balestre, le Brésilien décide alors de passer en tête coûte que coûte… quitte à éliminer Prost.

Le départ est donc donné dans une ambiance ô combien tendue, et comme prévu Prost, qualifié derrière Senna, prend un meilleur départ sur le côté propre de la piste. Obnubilé par son désir de vengeance pour l’injustice de 1989, le Pauliste n’hésite pas une seconde et harponne la Ferrari du Français dans le premier virage. Il est ainsi sacré champion du monde alors que les deux monoplaces s’évanouissent dans les graviers, avec une conclusion encore plus immonde que Schumacher à Adélaïde en 1994, ou à Jerez en 1997 si sa manœuvre avait fonctionné.

Gerhard Berger se retrouve alors en tête, mais il se sort dans le tour suivant et abandonne. Ainsi après sept tours, seul Mansell est encore en course pour Ferrari et mène la course, devant les Benetton de Piquet et Moreno, les Williams de Boutsen et Patrese… et la Larrousse de Suzuki ! Le Japonais est dans les points à domicile et réalise un solide début de course. Reste à espérer que la mécanique tiendra le coup… Il devance les Lotus de Warwick et Herbert (qui remplace Donnelly) et son compatriote Nakajima, discret neuvième devant Bernard qui complète le top 10.

La situation n’évolue qu’à partir du vingtième tour, lorsque Boutsen rentre pour ravitailler. Suzuki passe cinquième, d’autant plus que le Belge perd plus de dix secondes aux stands à cause de ses mécaniciens. Ces derniers peinent à changer sa roue arrière-droite et le font repartir en dixième position. Il perd ainsi une place face à Suzuki, qui grâce à un arrêt en neuf secondes repart devant le Belge, en cinquième position. Il passe même quatrième lorsque Mansell casse bêtement sa voiture. En ressortant des stands dans le 27ème tour, il réaccélère si fort qu’il casse un demi-arbre de roue, offrant le titre constructeurs à McLaren.

Ce sont donc deux Brésiliens qui mènent la danse au bout de 30 tours, mais pas ceux qu’on attendait. Après plus de deux ans à végéter dans une écurie Lotus loin de sa gloire d’antan, Nelson Piquet mène ce Grand Prix du Japon devant un Roberto Moreno qui exploite à fond cette chance totalement inespérée. Riccardo Patrese est troisième, mais il doit encore s’arrêter et n’est pas à l’abri d’une remontée d’Aguri Suzuki. On se prend ainsi à rêver chez Larrousse : et si Suzuki terminait sur le podium à domicile ?

Patrese s’arrête ainsi dans le 37ème tour, à 16 boucles de la fin et laisse passer Suzuki qui compte plus d’une dizaine de secondes d’avance sur l’Italien. Ce dernier part à l’assaut du podium mais la Larrousse est rapide sur le tracé de Suzuka : Patrese ne reprend que six dixièmes à Suzuki lorsqu’il réalise le meilleur tour en course dans le 40ème tour ! L’exploit est en marche, si bien que le pilote japonais se voit panneauté par son stand afin qu’il surveille sa jauge d’essence. Larrousse ne veut pas perdre un si beau résultat, et la Williams est encore à plus de dix secondes. Il y a deux ans à Monaco, un tel panneautage avait coûté un point à Yannick Dalmas… au profit de Patrese.

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Le public japonais est lui debout comme un seul homme pour encourager ses deux pilotes. En effet, si Suzuki est troisième, Nakajima est lui sixième et pour la première fois de l’histoire, deux pilotes japonais pourraient marquer des points lors de la même course ! Et leurs encouragements sont récompensés, car les Williams ne reviennent pas sur Suzuki. Il devient donc le premier Japonais à monter sur un podium de Formule 1, qui plus est à domicile ! Devant, Nelson Piquet savoure ce qui est son premier succès depuis trois ans, surtout qu’il lui rapporte plus de 800.000 dollars. Flavio Briatore, le patron de Benetton, le paye à hauteur de 90.000 dollars par point marqué… Derrière lui, Roberto Moreno dédie sa performance à Sandro Nannini, mais a du mal à réaliser son exploit, lui qui est un habitué des préqualifications.

Le temps d’un soir, Aguri Suzuki est un héros national, bien qu’il ne soit pas aussi populaire que son aîné Satoru Nakajima qui court depuis quatre ans dans la discipline. Hélas pour lui, ce podium sera l’apogée de sa carrière. S’il est toujours chez Larrousse en 1991, l’écurie française a été victime d’une erreur administrative qui lui a fait perdre les bénéfices de sa sixième place au championnat constructeurs en 1990. Suzuki et Bernard ne terminent que trois courses à eux deux, mais chacun parvient à marquer un point (Suzuki sixième aux Etats-Unis et Bernard sixième au Mexique).

Le Japonais part ensuite pour Footwork, mais ne marque aucun point en deux saisons. Il termine au mieux septième en Espagne en 1992 et en Australie l’année suivante, alors que ses coéquipiers Michele Alboreto et Derek Warwick arrivent à en ramener 10 à eux deux. 1993 est ainsi sa dernière année en tant que pilote à temps complet en F1. Il remplace Eddie Irvine lors du Grand Prix du Pacifique 1994, et court quelques Grand Prix pour Ligier en 1995 grâce à la pression exercée par Honda, alors motoriste de l’écurie française. Sixième en Allemagne, sa carrière en F1 se termine sur un violent accident à Suzuka où il se brise une côte lors des qualifications. Il continue de courir au Japon et également en Endurance, avec un podium lors des 24 Heures du Mans 1998.

On le reverra ensuite en tant que manager d’écurie, tout d’abord au Japon avec le team ARTA (pour Autobacs Racing Team Aguri) présent dans diverses catégories, puis en Formule 1 en 2006 avec le Super Aguri F1 Team. Cette écurie n’a pour seule raison d’exister que de faire courir Takuma Sato, limogé de chez BAR après une saison 2005 catastrophique. Après avoir fait courir des Arrows A23 de 2002 (!) mises en conformité avec le règlement 2006, l’écurie héritera des Honda RA106 pour 2007. Sato terminera ainsi sixième au Canada… en dépassant Fernando Alonso, alors en lutte pour le titre mondial ! Après la disparition de l’écurie en 2008, Suzuki fait son retour en Formule E avec Amlin en 2014. Après deux saisons modestes malgré une victoire d’Antonio Félix da Costa, le team Aguri disparaît au bout de deux saisons seulement.

Aguri Suzuki restera à jamais dans l’histoire comme le premier pilote japonais à être monté sur un podium de Formule 1. Pilote solide et assez fiable, il a connu une saison 1990 plutôt faste après avoir galéré avec Zakspeed au volant d’un tas de ferraille. Il n’a hélas jamais vraiment pu confirmer son podium chanceux, avec notamment l’affaire Larrousse en 1991 qui a sérieusement ébranlé l’écurie. Il n’en reste pas moins très populaire dans l’archipel, au travers de son écurie ARTA qui brille dans les divers championnats nationaux.

Né avec le rêve de rejoindre Schumacher, Senna ou encore Prost au firmament de la Formule 1, aujourd'hui j'essaie de raconter leur histoire, ainsi que celle de tous les pilotes et de toutes les écuries qui ont fait, font et feront la légende d'un des plus beaux sports du monde.

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