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SÉRIE•Les GP d’Espagne | 1969, rien ne sert de courir, il faut partir à point

C’est officiel : le Grand Prix d’Espagne est maintenu jusqu’en 2026 suite à la reconduction de son contrat. Rendez-vous régulier du championnat du monde depuis les années 80, il a connu plusieurs théâtres avant de se fixer à Barcelone en 1991. Il a cependant eu lieu pour la première fois en 1951, dans un pays encore soumis à l’autarcie franquiste. Nous allons ce mois-ci revenir sur quelques-unes des éditions les plus marquantes du Grand Prix. Le premier épisode a lieu en 1969, où la course a pris des airs de jeu par élimination…

Deux mois après la première manche de la saison en Afrique du Sud, la Formule 1 arrive sur le nouveau circuit de Montjuïc pour le Grand Prix d’Espagne. Les pilotes y reconnaissent que le nécessaire a été fait pour la sécurité avec une piste en parfait état et des glissières aux normes. Qui plus est, la piste accueille la Formule 2 depuis 1966. Le regretté Jim Clark avait eu le temps d’y apposer son nom au palmarès en 1967.

Vainqueur à Kyalami, Jackie Stewart se présente comme le nouveau favori pour le titre. Il avait en effet triomphé aux antipodes au volant de l’ancienne Matra MS10, et l’Espagne est l’occasion de faire démarrer la nouvelle MS80. Cette voiture semble promise à écraser la concurrence tant elle est prometteuse. Matra est par ailleurs la seule écurie à présenter une nouvelle voiture avec McLaren. Son fondateur et pilote Bruce McLaren pilote la M7C tandis que Hulme doit rester sur la M7 pour le moment…

Dire que la grille est clairsemée est une lapalissade. Seules 14 voitures sont engagées pour cette course ! Mais en revanche, il n’y a là que du beau monde. Sur tous les pilotes présents sur cette grille, six sont ou deviendront champions du monde (Stewart, Rindt, Brabham, Hill, Hulme et Surtees), cinq autres ont gagné ou gagneront au moins une fois (McLaren, Ickx, Beltoise, Rodriguez et Siffert), et les trois pilotes restants (Amon, Oliver et Courage) ont connu ou connaîtront la joie d’un podium. Rarement une grille n’aura été aussi prestigieuse dans son ensemble.

Les qualifications voient les Lotus se mettre en évidence. Rindt signe la pole, Hill se classe troisième et Siffert sixième, les deux premiers cités encadrant la Ferrari d’Amon. Stewart n’est que quatrième devant Brabham. En fond de grille, Rodriguez est relégué à plus de huit secondes, la faute à un matériel suranné. Il y a plus d’écart entre lui et McLaren (4,4 secondes), qu’entre McLaren et Rindt (4 secondes) !

Le lendemain, la course n’est même pas commencée que les problèmes commencent à survenir. Sur le tour de mise en grille, une durite d’huile explose sur le moteur de Jackie Oliver. Refoulés par la Guardia Civil, les mécaniciens ne peuvent le prévenir et le V12 BRM s’en va asperger la piste d’huile. Face à la situation, le comte de Villapadierna qui officie en tant que directeur de course décide de retarder le départ d’une demi-heure. L’huile est absorbée tant bien que mal tandis que les mécaniciens de BRM s’affairent pour réparer le V12 endommagé.

Ce dernier peut finalement s’aligner sur la grille, mais au départ c’est au tour de Courage de ne pas pouvoir s’élancer. Son V8 Cosworth refuse de démarrer, mais le départ est donné malgré tout ! Face à l’urgence de la situation et au risque d’accident qui peut s’ensuivre, ses mécaniciens tentent de rentrer sur la grille pour le pousser. Mais comme pour Oliver, la Guardia Civil s’interpose de nouveau et l’intervention vire à la bagarre générale. Le comte de Villapadierna doit intervenir pour stopper l’émeute et permettre aux mécaniciens de Courage d’intervenir. Fort heureusement, ils parviennent à lancer la Brabham du Britannique qui repart 13ème et dernier. Oliver n’a pu couvrir qu’un seul tour avant d’abandonner pour de bon…

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En tête, les Lotus ont pris les commandes et seul Amon s’est intercalé. Rindt mène devant Amon, Siffert et Hill tandis que le reste du peloton se retrouve rapidement distancé. Sixième, Stewart ne roule qu’avec un V7 : l’un des cylindres de son moteur Cosworth a rendu l’âme. Autant dire qu’il devra ménager sa mécanique s’il veut aller au bout… Rapidement, Rindt et Amon s’envolent en tête devant les deux autres pilotes Lotus.

Mais dans le neuvième tour, le bas-volet avant de la Lotus de Hill se brise. L’Anglais perd le contrôle de sa voiture qui va se détruire dans le rail, laissant la troisième place à Siffert. Mais le double champion du monde est inquiet. Après avoir regardé sa voiture détruite pour déterminé la cause de son accident, il part rejoindre le stand Lotus pour demander à Chapman de retirer Rindt de la course. Il craint qu’une mésaventure similaire survienne à l’Autrichien…

Pendant que Surtees se débat avec des problèmes de pompe à essence, Rindt continue de mener devant Amon dont le moteur a quelques ratés. Courage abandonne à son tour après 19 boucles, la faute à une soupape cassée. Mais dans le tour suivant, un coup de théâtre survient en tête de course. Comme redouté par Hill, Rindt est victime lui aussi d’une rupture d’aileron arrière. Sa Lotus percute le rail, glisse sur plusieurs dizaines de mètres et percute l’épave de la Lotus de Hill. Ce choc lui fait effectuer un looping avant qu’elle n’atterrisse sur ses roues arrière. L’une des roues est même passée par-dessus les rails mais fort heureusement, elle ne touchera personne. Rindt est conscient, mais semble sérieusement blessé au visage. Il est immédiatement évacué vers l’hôpital de Barcelone.

Amon se retrouve donc en tête du Grand Prix devant Siffert et Stewart. Le Néo-Zélandais ne doit se concentrer que sur sa mécanique : le Suisse rencontre lui aussi des problèmes et l’Ecossais ne roule que sur sept cylindres. Brabham et Ickx ne sont guère plus menaçants, Hulme perd plusieurs tours pour refixer son aileron et McLaren est à plus d’une minute. Dans le 31ème tour, les craintes de Siffert deviennent réalité : la pompe à essence de son V8 lâche et le contraint à l’abandon. Amon a dès lors course gagnée… si sa voiture tient jusqu’au bout.

Les écarts sont tels qu’on assiste à une procession en piste. Seuls Brabham et Ickx semblent en mesure de pouvoir s’attaquer mais ne le font pas. Quelques bonnes nouvelles arrivent cependant de Barcelone : Rindt n’est que légèrement blessé après son spectaculaire accident. Toutefois, l’heure est grave chez Lotus et Chapman est sur le pied de guerre. Ses deux pilotes ont fini dans le mur suite à des casses d’ailerons et l’un d’entre eux a fini à l’hôpital…

Aux alentours du 50ème tour, Beltoise passe par deux fois aux stands pour resserrer son sélecteur de vitesses. Les écarts sont tels qu’il perd plus d’un tour mais aucune position. La BRM de Rodriguez n’est guère plus fringante… Et les deux hommes en gagnent même une dans le 52ème tour lorsque Brabham casse une bielle et doit abandonner alors qu’il était troisième. Voici Ickx sur le podium et Rodriguez dans les points, alors qu’il est à trois tours ! Et quatre tours plus loin, c’est Amon le maudit qui voit la victoire s’envoler. Alors qu’il est solidement installé au commandement depuis l’accident de Rindt, son V12 rend l’âme et le contraint à l’abandon.

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Qui veut voyager loin ménage sa monture, et à ce petit jeu Stewart se révèle le meilleur. Le voici en tête après 60 tours devant Ickx à 35 secondes, McLaren à un tour, Beltoise à deux tours, Hulme et Rodiguez à trois tours ! Et quelques tours plus tard, le pilote Matra se retrouve encore plus tranquillement en tête. Ickx voit son aileron arrière se casser à son tour mais parvient à garder le contrôle de sa voiture. Ses mécaniciens l’arrachent mais au moment de reprendre la piste, son démarreur se bloque ! Il parvient à repartir à la poussette, mais cette manœuvre est interdite par le règlement… Le voici troisième à deux tours derrière McLaren.

C’est donc Beltoise qui se retrouve sur le podium en attendant la disqualification du Belge, mais Hulme revient fort sur lui. Derrière eux, Rodriguez casse son moteur et abandonne, laissant Surtees entrer dans les points. Le champion du monde 1964 est alors relégué à… six tours ! Pendant ce temps, les spectateurs quittent le circuit, lassés de cette longue procession. McLaren est victime d’un problème à l’arrière et a réduit son rythme, tant et si bien que Stewart lui colle un second tour !

Troisième en piste mais en passe d’être disqualifié, Ickx a de plus en plus de mal à garder sa Brabham sur la route. Elle se révèle terriblement instable et dangereuse à conduire. A cinq tours du but, il rentre aux stands pour comprendre ce qui se passe. Les mécaniciens remarquent alors qu’une rotule de suspension s’est brisée à l’arrière, rendant la voiture inconduisible. Le Belge a échappé au pire…

Jackie Stewart remporte sa seconde victoire de la saison, la septième de sa carrière. Il laisse McLaren second à deux tours, Beltoise et Hulme à trois tours et Surtees cinquième à six tours ! Comme quoi rallier l’arrivée peut parfois suffire à marquer de précieux points… Ickx est finalement classé sixième à sept tours et sauve un petit point de sa course compliquée. Mais au championnat, Stewart réalise une superbe opération avec deux victoires en deux courses, qui lui donnent 10 points d’avance au championnat sur le second du jour, Bruce McLaren. La fiabilité fut la clé de son succès, et Ken Tyrrell est le grand gagnant de cette course en plaçant ses deux voitures sur le podium avec Beltoise troisième.

Mais les accidents de Rindt et de Hill sont sur toutes les lèvres. L’Anglais n’écarte pas l’hypothèse d’une rupture de suspension qui l’aurait envoyé dans le rail et reste prudent. Quant à Rindt, il ne fait aucun doute que sa rupture d’aileron est responsable de son grave accident. Victime d’une fracture du crâne et de blessures au visage, il s’estime chanceux d’avoir réchappé d’un pareil carambolage mais en veut à Chapman qu’il juge responsable. Il va même jusqu’à sérieusement l’éreinter avec la déclaration suivante : « Stewart sera champion du monde. Son équipe construit des F1 qui ne se désintègrent pas. » Autant dire que le patron de Lotus n’appréciera guère cette sortie virulente…

Né avec le rêve de rejoindre Schumacher, Senna ou encore Prost au firmament de la Formule 1, aujourd'hui j'essaie de raconter leur histoire, ainsi que celle de tous les pilotes et de toutes les écuries qui ont fait, font et feront la légende d'un des plus beaux sports du monde.

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