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SERIE – Les circuits urbains américains : Dallas, et si on faisait pire que Detroit ?

C’est désormais officiel : Miami accueillera un Grand Prix dans ses rues à compter de 2022. La Formule 1 fera donc une seconde escale aux Etats-Unis avec l’épreuve disputée à Austin sur le Circuit des Amériques. Miami sera le premier GP urbain disputé sur le sol américain depuis plus de 30 ans, lui qui en a connu pas moins de cinq entre 1976 et 1991. Nous allons ainsi revenir sur ces cinq tracés, et focus cette fois sur le tracé de Dallas, uniquement présent pour la saison 1984… fort heureusement.

Ah Dallas, ton univers impitoyable… Outre-Atlantique, la capitale du Texas, véritable porte-drapeau du capitalisme est surtout connue pour la série éponyme diffusée dans le monde entier. Elle est un carton mondial, tant aux Etats-Unis qu’en Europe où elle est regardée au total par des centaines de millions de téléspectateurs. On y suit les aventures de la famille Ewing, notamment de JR Ewing (interprété par Larry Hagman), homme d’affaires ambitieux et peu scrupuleux.

Il faut croire que la série a en quelque sorte a inspiré les organisateurs du Grand Prix des Etats-Unis 1984. Don Walker et Larry Waldrop, bien déterminés à faire du profit facile grâce à la venue de la Formule 1, organisent cette course à la va-vite. 10 millions de dollars d’investis pour espérer récupérer 16 millions derrière, tel est leut calcul. Carroll Shelby et Chris Pook tentent de les aider à obtenir une épreuve correcte, mais le résultat final est tout simplement désastreux. Même Détroit n’était pas aussi raté dans les grandes largeurs…

Dessiné sur un parking proche du Cotton Bowl, un stade de baseball n’accueillant à cette époque que des matchs universitaires, le tracé est non seulement inintéressant, mais surtout dangereux. Certains freinages n’offrent aucun dégagement, si bien que toute erreur s’achève dans les murs de béton ou les vieux pneus qui bordent la piste. Le bitume est lui parsemé de bosses et loin d’être optimal pour une course de Formule 1… Comme Las Vegas et Détroit, Dallas n’a pas eu besoin d’organiser une épreuve probatoire pour l’homologation, ce qui peut laisser penser que la discipline peut courir presque n’importe où…

Et pourtant, personne ne se soulève ou presque le vendredi matin. Tous ? Non, car René Arnoux se récrie face à un tracé où les Formule 1 auraient eu maille à vaincre les surpuissantes Groupe B de rallye. Mais au pays de l’argent roi, il se voit rabroué par Mario Piccinini, qui lui intime de rentrer dans le rang, Stetson sur la tête. Et les craintes des pilotes se confirment en essais et en qualifications.

Le vendredi après-midi, Martin Brundle part à la faute avec sa Tyrrell. Sa monoplace s’écrase contre le béton avant de finir sa course contre le muret opposé. La saison du jeune Britannique, qui sortait d’un Grand Prix des Etats-Unis Est ô combien brillant avec une seconde place est terminée. Il a été victime d’une fracture du pied droit et de légères blessures au pied gauche. De toute manière, Tyrrell est prise dans une affaire de tricherie découverte à Détroit. Elle risque ni plus ni moins que l’exclusion du championnat du monde, ce qui serait une première ! De plus, l’Oncle Ken est le seul à s’opposer au maintien du règlement pour 1985 avec les réservoirs à 220 litres, contre les 195 qu’il exige. Le voilà désormais en fort mauvaise posture…

Quoi qu’il en soit, la course doit avoir lieu malgré tout, et en qualifications les Lotus créent la surprise : Mansell signe sa première pole en carrière devant son coéquipier de Angelis ! Il faut remonter à 1978 et l’époque de la Lotus 79 avec Andretti et Peterson pour retrouver pareille performance… Warwick et sa Renault se classent troisièmes, devant Arnoux, Lauda, Senna et Prost. Le Brésilien fait déjà étalage de tout son incroyable talent avec sa modeste Toleman, mais sa frêle constitution fait que chaque run est une épreuve en soi…

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Le dimanche matin, l’état de la piste a encore empiré à cause de la course de Can-Am de la veille. Si le warm-up est annulé pour permettre la réalisation de travaux pour sauver les meubles, les pilotes McLaren demandent l’annulation pure et simple de la course, excédés par l’amateurisme ambiant. Hélas pour eux, Bernie Ecclestone refuse net toute annulation de la course. Avec près de 110.000 personnes présentes sur la piste, il ne peut se permettre de tout arrêter sans fortement écorner l’image de la Formule 1 et provoquer la colère des spectateurs. Il se mettrait définitivement à dos le pays de l’Oncle Sam et donc tout un marché potentiel…

Quelques concessions sont toutefois accordées aux pilotes. La course est réduite à 68 tours contre les 78 initialement prévus, et trois tours de chauffe sont également au programme. Des mesurettes en comparaison de ce que demandaient les pilotes, mais soit… Et qui de mieux que Larry Hagman pour donner le départ du tour de formation à Dallas ? Un tour de formation qui déjà amène son lot de surprises : Winckelhock et surtout Arnoux partent en fond de grille ! Les moteurs de l’ATS et de la Ferrari ont du mal à supporter la canicule texane (35 °C dans l’air !), mais les deux pilotes pourront partir.

Au départ, les deux Lotus gardent leur avantage devant Warwick tandis que Senna avec le champ laissé libre par Arnoux est quatrième. Hélas pour lui, il touche le mur dans le deuxième tour et part en tête-à-queue, avant de se relancer en 23ème position avec un pneu crevé… Ses chances de bien figurer sont déjà réduites à néant. Qui plus est, il repart à la faute au même endroit dans le 10ème tour, mais cela va donner naissance à une anecdote qui forgera sa légende…

Au fil des tours, Mansell garde la tête tandis que la bataille fait rage derrière lui. Dans le 11ème tour, Warwick parvient à le déborder par l’extérieur, mais ce faisant il perd le contrôle de sa Renault et finit sa course dans le mur. Une dizaine de tours plus loin, c’est le rugueux Rosberg qui mène la charge. Il double rapidement de Angelis mais trouve un adversaire plus que coriace en la personne de Mansell. Rarement à pareille fête, l’Anglais défend de façon plus que désespérée, voire dangereuse face au Finlandais qui manque plusieurs fois de se mettre dans le mur.

Rosberg met ainsi une quinzaine de tours à trouver la faille sur Mansell, et lui dresse un poing rageur tant la conduite de l’Anglais l’a exaspéré. Le voilà désormais en tête, alors que le pilote Lotus est lui rentré aux stands pour changer ses gommes : il est reparti septième. Cependant, c’est cette fois Prost qui se montre dans les rétroviseurs de la Williams. Le pilote McLaren revient aux affaires alors que le bitume fond sous la chaleur caniculaire du soleil texan et prend la tête dans le 49ème tour, à la faveur d’une erreur de Rosberg.

Après 50 tours, Prost mène devant Rosberg, Lauda et Arnoux, revenu de nulle part alors qu’il avait tout perdu dans le tour de formation. Superbe remontée pour le pilote Français de Ferrari, qui est dans les grands gagnants de la roulette russe imposée par ce circuit. Son coéquipier Alboreto est moins heureux : il percute le mur dans le virage n°6 après 55 boucles et vient se garer quelques mètres plus loin. Il inaugure malgré lui un cimetière de voitures…

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Deux tours plus tard, c’est le leader Prost qui s’y échoue à la surprise générale. Alors qu’il était leader, il a lui aussi tâté le béton et cassé sa suspension avant droite. Rosberg retrouve la tête devant Lauda et Arnoux, puis ce sont les deux Arrows qui viennent y rendre l’âme en même temps. Le bitume est dans un tel état que sortir de la trajectoire revient à vouloir mettre un terme prématuré à sa course. Dans le 61ème tour, c’est Lauda alors troisième qui tape à son tour dans ce virage n°6, et se gare devant les quatre autres cadavres. Un parking dans un parking en quelque sorte…

Devant, Rosberg lui ne flanche pas et remporte la troisième course de sa carrière devant un Arnoux miraculé et un de Angelis constant malgré des problèmes mécaniques. Suit Laffite avec la seconde Williams, Ghinzani qui marque ici les seuls points de sa carrière avec sa modeste Osella… puis Mansell. Le pilote Lotus a vu sa boîte de vitesses le trahir dans le dernier virage, au point que sa voiture n’avance plus. Déterminé à finir malgré tout, il sort de sa voiture et tente de la pousser jusqu’à la ligne ! Mais la chaleur texane se révèle plus forte que lui, tant et si bien qu’il s’évanouit à côté de sa voiture sous les yeux des caméras. Heureusement pour lui, il reprend rapidement conscience mais il est toute de même amené à l’infirmerie pour s’assurer que tout va bien.

Vainqueur au talent et à la persévérance, Keke Rosberg est cependant hué par le public américain, qui prend fait et cause pour Mansell. Le Finlandais n’a que très peu goûté les manœuvres désespérées de l’Anglais, qui ont failli envoyer les deux hommes dans le mur à plusieurs reprises. Les Américains eux saluent la pugnacité et la combattivité du pilote Lotus, prêt à tout pour sauver son leadership… Williams lui savoure sa première victoire depuis Monaco 1983, et cette victoire est la première de Honda depuis 17 ans ! A ce moment du championnat, les trois premiers de cette course se replacent dans la course au titre, mais il est peu probable qu’un de ces trois-là puisse triompher des McLaren de Prost et Lauda. Tout le monde est en tout cas ravi de quitter le Texas, notamment Arnoux qui ne décolère pas malgré sa superbe seconde place.

Quant à Senna, qui a abandonné dans le 47ème tour, il ne comprend pas son accident du 10ème tour et jure qu’il n’est pas responsable, mais que le mur a bougé. Son ingénieur de piste, un certain Pat Symonds se moque gentiment de lui, croyant que le Brésilien veut se dédouaner d’une erreur de sa part. Mais devant l’insistance du Pauliste, l’équipe Toleman se rend sur le lieu de l’accident. Et à la surprise générale… Senna avait raison. Le bloc de béton incriminé a en effet bougé de quelques millimètres, suffisants pour que le pilote Toleman mette sa TG184 dans le mur. Tout le monde en reste coi, conscients que le Brésilien ne cherchait pas à se dédouaner de façon immature, mais aussi qu’il conduit tellement à la limite qu’il a juste suffi de quelques millimètres pour achever sa course.

Contrairement à Détroit, Dallas ne sera pas reconduit pour la saison 1985. Comprenant là qu’il mettait en péril la crédibilité de la discipline, Ecclestone part alors de nouveau à la conquête d’un vieux rêve : faire courir la Formule 1 derrière le rideau de fer. En son temps, le championnat du monde moto avait réussi grâce au Grand Prix d’Allemagne de l’Est sur le Saschenring entre 1962 et 1971 (pour l’anecdote, le Grand Prix disparut en 1971 après que les supporters est-allemands aient chanté l’hymne ouest-allemand pour célébrer la victoire de Dieter Braun en 1971), mais aussi en Tchécoslovaquie ou encore en Yougoslavie. Ecclestone attendra lui le Grand Prix de Hongrie en 1986 après maintes tentatives avortées de courses en URSS pour franchir le rideau de fer.

Quant à Dallas, la course reviendra en 1988 sur un tracé modifié dans le championnat Trans-Am, avant de déménager dans un autre endroit de la ville. Elle est à ranger dans les pires circuits à avoir accueilli la Formule 1 sans aucune discussion possible. L’amateurisme était présent à tous les niveaux, au point que même Pook et Shelby n’ont pu sauver quoi que ce soit. Bitume qui part en morceaux, tracé insipide et dangereux, chaleur inhumaine… Une preuve définitive que l’argent ne peut pas tout acheter. Elle aura seulement permis à Piercarlo Ghinzani de s’éviter un triste record : sans cette course, il aurait eu la plus longue carrière de l’histoire de la Formule 1 sans marquer de points. Et on ne parle pas de 51, mais de 76 Grands Prix et de 112 engagements au total…

Né avec le rêve de rejoindre Schumacher, Senna ou encore Prost au firmament de la Formule 1, aujourd'hui j'essaie de raconter leur histoire, ainsi que celle de tous les pilotes et de toutes les écuries qui ont fait, font et feront la légende d'un des plus beaux sports du monde.

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