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Les sponsors originaux ou douteux : Durex, une attaque à la morale anglaise…

L’année 1968 fut un grand tournant économique pour la Formule 1 avec l’avènement du sponsoring sur les voitures. Au fil des ans, de nombreuses marques de tous univers ont ainsi dépensé jusqu’à des millions d’euros pour apparaître sur l’une des monoplaces présentes sur la grille. Si les cigarettiers furent jusque dans les années 2000 les principaux sponsors dans la discipline, il y eut d’autres sources de financement plus originales, ou plus douteuses. Nous allons ainsi en voir quelques-unes, avec cette semaine la marque de préservatifs Durex.

John Surtees est tout sauf un inconnu sur les grilles du monde entier. Véritable légende des sports mécaniques, il reste à ce jour le seul pilote à avoir été champion du monde en F1 et en moto. Il est d’une habileté assez impressionnante sur deux roues, notamment entre 1958 et 1960 : 35 podiums dont 32 victoires en 35 courses, et 6 titres de champion du monde à la clé ! Il décide alors de se lancer en F1 par la suite, avec à la clé le titre 1964 acquis dans le dernier tour (que vous pouvez retrouver ici).

Pilotant pour plusieurs écuries, notamment Ferrari, Cooper et Honda, il fonde sa propre écurie en 1966 et l’engage d’abord avec succès en Can-Am. Quelques années plus tard, alors en fin de carrière de pilote, il décide de construire ses propres voitures pour les engager en Formule 1. Il dispute la saison 1970 avec une McLaren M7A ainsi que sa première voiture, la Surtees TS7 qui se révèle assez performante malgré un manque de fiabilité. L’année 1972 marquera l’apogée de l’écurie, avec 18 points marqués dont une deuxième place pour Hailwood à Monza, lui qui comme Surtees s’est surtout distingué sur deux roues…

Hélas, au fur et à mesure des années les résultats déclinent, Carlos Pace portant l’écurie à bout de bras pendant deux ans. Pire, Helmut Koinigg se tue au volant d’une Surtees à Watkins Glen un an après Cevert, et le jeune John Watson ne peut marquer un point en 1975. Surtees est au fond du trou, que ce soit au niveau des résultats ou des finances et doit agir pour sauver son avenir dans la discipline. Quelques pilotes privés ont eu acheté des Surtees pour courir, mais aucun n’a eu de résultats probants…

Alan Jones et la TS19 badgée Durex, pas au goût de tout le monde...

C’est alors qu’intervient la London Rubber Company, qui décide d’apporter un soutien financier à Surtees pour les sortir de l’impasse. Tout semble aller pour le mieux… mais cette entreprise produit les préservatifs Durex, et ceux-ci vont devenir les principaux sponsors des monoplaces de l’ancien pilote. Surtees se retrouve pris entre deux feux : d’un côté il a besoin de cet argent pour développer une voiture compétitive, mais de l’autre il sait que ce sponsoring va faire couler beaucoup d’encre…

C’est ainsi que ce nouveau partenariat est présenté lors du Grand Prix d’Espagne 1976. Bien que le grand événement du week-end soit la présentation de la nouvelle Tyrrell P34 à six roues, Surtees ne manque pas de faire grincer des dents, comme il le craignait. Il n’est absolument pas fier d’afficher pareil sponsor sur ses monoplaces comme le montre son expression sur la photo de présentation, mais business is business…

En réalité, ses voitures ont été parées de ce sponsor pour la première fois lors de la Course des Champions, disputée en mars à Brands Hatch. Si Alan Jones termine à une surprenante deuxième place derrière Hunt, la BBC s’est littéralement décomposée à la vue d’un pareil sponsor. La décoration fait pourtant dans la sobriété, avec l’apposition du nom de la marque sur le capot avant et les flancs du cockpit, mais la chaîne de télévision anglaise refuse de négocier. Soit Surtees enlève ce sponsor, soit la chaîne ne diffusera pas la moindre course de Formule 1 de la saison. Murray Walker raconte ainsi ce qui s’est passé à l’occasion de cette Course des Champions.

En ce qui concerne la BBC, ce logo Durex était totalement inacceptable pour un divertissement qui se voulait familial. Je suis arrivé à Brands Hatch pour être accueilli par le producteur Ricky Tilling lorsqu’il m'interpella avec ces mots-là : "Salut Murray, nous saurons avant 11h00 si nous allons être à l'antenne ou pas." -"De quoi tu parles, Ricky ?", lui ai-je répondu. -" C'est Durex, nous n'allons pas retransmettre la course à moins que Surtees accepte d'enlever ses logos de ses voitures." Ils ne l'ont pas fait, alors la BBC a remballé ses caméras et ils sont partis.
Murray Walker
Commentateur F1 sur la BBC
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La BBC tint parole et aucun Grand Prix ne fut diffusé cette saison à cause du fabricant de préservatifs. Un puritanisme d’autant plus hypocrite que Guy Edwards pilotait une Hesketh sponsorisée par Penthouse, qui elle ne posait aucun problème malgré la présence d’une pin-up sur le capot avant… Et sans oublier l’un des principaux protagonistes de cette saison 1976 en la personne de James Hunt, qui avait un certain penchant pour les aventures à deux…

Il est tout de même assez curieux de voir le positionnement de certains médias vis-à-vis de cette situation. On fustige un fabricant de préservatifs d’apposer son nom sur une voiture de la discipline, alors qu’on retrouve un magazine de charme chez l’un, un coureur de jupons malgré tout excellent en piste et personne n’y trouve rien à redire. Aujourd’hui rien de tout cela ne serait possible tant Ecclestone s’est évertué à lisser l’image de la Formule 1 pour la rendre accessible au plus grand nombre. Il est également étonnant d’être presque plus choqué par un simple sponsor que par les accidents mortels encore trop fréquents à cette époque…

Le prétexte moral en est réellement un au vu du produit promu. Les cigarettiers et autres producteurs d’alcool s’affichent librement sur les voitures et représentent une manne financière indispensable pour se battre à l’avant. Il est pourtant connu qu’un préservatif protège notamment des maladies dans un rapport, alors que l’alcool et le tabac ne sont autres que des drogues légales… Mais tout ceci n’est au fond qu’une question d’argent encore une fois, car Marlboro fera toujours plus vendre de cigarettes que Durex de préservatifs. Et ce ne sont pas les directives moralistes et puritanistes de la BBC qui inverseront la donne…

Lamberto Leoni et sa "Durex car" en 1977 à Monza

Bon an mal an, Surtees voit Alan Jones lui permettre de retrouver le chemin des points. L’Australien termine même quatrième à Fuji derrière Hunt, qui devient par la même occasion champion du monde avec un point d’avance sur Lauda. Ce duel entre les deux pilotes va faire flancher l’argument Durex peu à peu chez la BBC ainsi qu’ITV, car il a su captiver comme jamais les téléspectateurs britanniques. Ces derniers avaient été « punis », et mis à part un petit reportage sur le Grand Prix national sur ITV, ils ont dû attendre la fin de saison pour voir les temps forts des Grands Prix. Finalement, décision est prise à partir de 1978 de diffuser la saison de Formule 1 en intégralité. C’est ainsi que va se former entre 1980 et 1993 le duo mythique de commentateurs Murray Walker – James Hunt.

Quant à Durex et Surtees, leur partenariat durera jusqu’à la saison 1978. Avec seulement deux podiums en neuf ans et plus un sou en caisse, « Big John » décide d’arrêter les frais et l’aventure en F1 de son écurie. Vittorio Brambilla marque le dernier point de l’écurie en Autriche avec une sixième place. Durex aussi se retire de la discipline, consciente que son produit est trop sexuellement explicite pour espérer revenir sans causer de remous. L’aventure Durex n’aura duré que trois ans, mais aura mis à rude épreuve les consciences de certains dirigeants apeurés à l’idée que les téléspectateurs boudent la discipline à cause de ce sponsor.

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Né avec le rêve de rejoindre Schumacher, Senna ou encore Prost au firmament de la Formule 1, aujourd'hui j'essaie de raconter leur histoire, ainsi que celle de tous les pilotes et de toutes les écuries qui ont fait, font et feront la légende d'un des plus beaux sports du monde.

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