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SERIE| Les porteurs d’eau : Rubens Barrichello, le valet d’un Kaiser omnipotent

Après cinq ans de bons et loyaux services, Valtteri Bottas va quitter Mercedes à la fin de cette saison 2021 pour rejoindre Alfa Romeo. Il garde cette image de l’éternel second, et ce malgré un talent indéniable. Il n’est cependant pas le seul pilote à avoir endossé ce costume peu envié. Comme lui, d’autres ont joué les porteurs d’eau, plus ou moins selon leur bon gré. Cette série ne pouvait donc ignorer Rubens Barrichello, qui est devenu le plus célèbre d’entre eux aux côtés de Michael Schumacher…

« Si vous m’offrez un contrat pour rester derrière Michael, je préfère vous dire merci beaucoup mais je reste où je suis. »

Tel furent les déclarations de Rubens Barrichello à Jean Todt en 1999, alors que le directeur de la Scuderia Ferrari cherchait un remplaçant à Eddie Irvine. Le Nord-Irlandais a su profiter de la blessure de Schumacher à Silverstone pour jouer sa carte pour le titre mondial. Todt sait alors que l’extravagant Irvine refusera d’être une saison de plus un second couteau, et doit considérer d’autres options pour l’an 2000. C’est ainsi que « Rubinho » se retrouve dans les petits papiers des Rouges, alors qu’il avait été écarté de leurs choix fin 1995, lorsque Schumacher fut engagé…

« Non non, on ne veut pas faire ça » lui répondit le Français, alors que ce fut toujours sa seule intention. En effet, il faut croire que la plupart des grands champions ne sont pas toujours capable de piloter avec un coéquipier de leur niveau. Schumacher avait ainsi sérieusement malmené Herbert chez Benetton en 1995. L’Anglais regardait les données télémétriques de l’Allemand pour essayer de s’en rapprocher, et ce dernier lui en a enlevé l’accès dès qu’il l’apprit ! Une histoire qui aurait eu sa place dans cette série…

Rubens Barrichello est toutefois le choix idéal pour Todt : il faut dire qu’il est loin le temps où tout le monde le voyait comme le successeur de Senna. Très bon pilote mais sensible à la pression et ne disposant pas d’un matériel de pointe, il multiplie les coups d’éclats mais n’arrive pas à briller sur une saison entière. 2000 marque cependant sa huitième saison en Formule 1, après quatre années chez Jordan et trois chez Stewart, ce qui en fait un pilote expérimenté. Avec une saison 1999 pleine au volant d’une Stewart performante, ponctuée de trois podiums et d’une pole en France, le voici catapulté chez Ferrari.

Cependant, il déchante rapidement en découvrant que Todt lui a menti. Il ne sera que le numéro deux derrière Schumacher, content ou non. Le voici donc devant un grand dilemme : être second couteau dans une écurie de pointe mais pouvoir jouer devant, ou leader dans une écurie de milieu de grille ? Il va donc accepter bon gré mal gré d’être le toutou de Schumacher, et ne peut rivaliser lors de cette saison 2000. Quatrième du championnat, il remplit sa mission en participant au titre constructeurs des Rouges.

Il obtient malgré tout son heure de gloire lors d’un Grand Prix d’Allemagne mouvementé. Parti seulement 18ème après des problèmes mécaniques, il obtient carte blanche lorsque Schumacher et Fisichella se percutent au départ et abandonnent. Remonté comme une fusée, il est déjà cinquième après six tours, et troisième neuf boucles plus tard ! Mais il réalise un coup de maître stratégique en fin de course. La pluie s’abat sur le circuit d’Hockenheim, et les McLaren rentrent aux stands pour mettre les pneus pluie… tandis que Barrichello reste en piste ! L’averse se révèle finalement moins intense que prévu, et le Brésilien parvient à s’imposer devant Häkkinen et Coulthard. Enfin vainqueur après 124 Grands Prix (nouveau record), il fond en larmes au son de l’hymne brésilien. Sa performance n’a que peu d’égal dans la discipline : officiellement seuls deux pilotes ont gagné en partant plus loin sur la grille que lui ! Le voici désormais à 10 points de Schumacher mais la messe est dite : comme Peterson avant lui, il ne pourra pas jouer sa carte…

Bis repetita en 2001, avec cette fois aucune victoire à se mettre sous la dent. Son statut de lieutenant ressort en Autriche, où il est contraint de laisser passer Schumacher dans la dernière ligne droite pour la deuxième place. Coulthard vient de gagner et ce geste du Brésilien permet au Kaiser de garder la tête du championnat avec quatre points d’avance. Malgré tout régulier et souvent sur le podium, il permet à la Scuderia de réaliser son second doublé titres pilotes et constructeurs consécutif. Coulthard s’est effondré après l’Autriche, laissant Schumacher écœurer la concurrence.

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On savait que Rubinho n’était qu’un faire-valoir pour Todt, mais le Grand Prix d’Autriche 2002 sera le paroxysme de ce constat. Barrichello est ultra-dominateur dès le vendredi et se promène en tête de course, se dirigeant vers son second succès en carrière. Mais à huit tours de la fin, Todt lui adresse le fameux « Let Michael pass for the championship ». Tout le monde espère alors que Barrichello va rester devant : Schumacher est un large leader tandis que le Brésilien a connu un début de saison catastrophique, avec un seul podium à Imola. Mais comme l’année précédente, le valet s’incline devant le roi et la Ferrari n°2 fait honneur à son numéro. En suit un simulacre de podium embarrassant au possible, avec Schumacher qui tente de faire bonne figure en laissant la première marche à son coéquipier. En vain.

Le scandale est total, et les critiques pleuvent sur l’écurie de Maranello, qui ne sera pénalisée financièrement que pour la cérémonie du podium. Barrichello a pourtant voulu résister, s’est emporté contre la direction de Ferrari… mais il savait dans un coin de sa tête que cela était vain. Il n’est vu que comme un larbin, un sous-fifre, et il aurait été viré et remplacé par un autre pilote. Il avouera des années plus tard avoir reçu des menaces « allant plus loin qu’une simple question de contrat », sans que personne n’étaye ses propos. Mais il vient alors de fermer pour de bon la porte de sa prison dorée…

Cet incident aura toutefois d’autres conséquences à la télévision française. Horrifié et excédé par cette arrivée truquée, le journaliste belge Pierre Van Vliet ne mâche pas ses mots devant une telle blague. Il déclare ainsi en direct sur TF1 :

« On a même honte, peut-être que le directeur sportif de la Scuderia soit français dans ces moments-là. »

Il ne manque pas non plus d’incendier Ferrari de toutes parts, en parlant de « victoire de raccroc » ou en saluant avec insistance la performance des Williams. Cette sortie aura pour conséquence son licenciement par la chaîne française à la fin de la saison et son remplacement par Christophe Malbranque, qui officiait alors sur Eurosport.

Mais quoi qu’il en soit, les réputations de la Scuderia et de Barrichello sont profondément ternies. Certains accusent ainsi le Pauliste de n’avoir rien fait pour éviter ce scandale. Mais quand votre contrat vient d’être prolongé, est-il vraiment pertinent de gagner malgré tout ? Peut-être aurait-il eu droit au même capital sympathie qu’Arnoux, qui 20 ans avant lui avait refusé de s’incliner face à Prost en France. « Néné avait ainsi été plébiscité par une bonne partie des supporters de l’époque, certains n’hésitant pas à cracher sur celui qui deviendra quadruple champion du monde… Mais peut-être aussi qu’il aurait connu un sort similaire à celui de Van Vliet…

Quoi qu’il en soit, il se rattrape en seconde partie de saison, maintenant que Schumacher est champion du monde. Il gagne quatre courses, dont une aux Etats-Unis qui couvre une fois de plus Ferrari de ridicule. Dominateur, Schumacher décide de faire une arrivée groupée avec Barrichello, mais les deux pilotes se ratent et le Brésilien gagne pour 0,011 secondes. Une réparation de Zeltweg en quelque sorte pour certains… Mais si Ferrari a tout gagné, nombreux sont ceux qui la détestent, et beaucoup espèrent que 2003 rebattra les cartes. La FIA a notamment interdit les consignes d’équipe pour cette saison afin d’avoir un spectacle plus propre. Mais de la simple phrase à l’accident volontaire, elles continuent toujours d’exister…

Et comme attendu, la saison 2003 redonne un nouveau souffle à la Formule 1. Ce sont trois pilotes qui se battent pour le titre, avec Schumacher, Räikkönen et Montoya. Et la bataille va être passionnante et acharnée jusqu’en fin de saison, une première depuis 2000 ! Derrière eux, Barrichello ne sera pas en mesure d’assurer un seul doublé pour Ferrari, mais il va encore sauver les meubles, cette fois en fin de saison. Un accrochage aux Etats-Unis élimine Montoya qui n’y termine que sixième, et sa victoire au Japon permet à Schumacher, seulement huitième, de devenir champion du monde pour la sixième fois.

Mais cet enthousiasme va être littéralement balayé par la nouvelle F2004. Pour donner le ton, elle est si rapide en essais privés que les mécaniciens et ingénieurs se demandent si leur voiture n’a pas un problème de légalité ! Elle est en réalité juste conçue à la perfection, et Barrichello sera de nouveau dans l’ombre du Kaiser. Après 13 courses, seul le Grand Prix de Monaco a échappé à l’Allemand ! Rubinho assure sept doublés, tandis que les audiences sont en chute libre devant la domination des monoplaces rouges. Quel intérêt de regarder la Formule 1 pour voir le même pilote gagner à chaque fois ?

Le Brésilien doit attendre la fin de saison pour pouvoir briller, avec deux succès en Italie puis en Chine et assure tranquillement son second titre de vice-champion du monde. 2005 sera finalement sa dernière saison chez les Rouges. Au volant une F2004M inefficace puis d’une F2005 victime des pneus Bridgestone, il ne brille qu’épisodiquement. Second en Australie avec la F2004M, il enchaîne trois podiums en Europe, au Canada et aux Etats-Unis. A Indianapolis, seules six voitures sont au départ, mais une fois de plus le Kaiser s’impose.

Après six ans de bons et (trop ?) loyaux services, le Brésilien rompt son contrat chez Ferrari et passe chez Honda en 2006. Mais comme craint, sa situation ne va pas en s’améliorant : après une saison sans podium en 2006, il ne marque aucun point en 2007 ! Et fin 2008, Honda jette l’éponge, le laissant sans volant… jusqu’à l’arrivée de Ross Brawn. Ce dernier reprend l’écurie et récupère le travail d’Honda, avec un succès que personne ne prédisait.

Mais une fois de plus, Barrichello ne peut se défaire de sa réputation de second pilote. S’il est toujours performant en piste, il est dominé par Jenson Button, qui gagne six des sept premiers Grands Prix de la saison ! L’Anglais gère ensuite son avance, tandis que le Brésilien s’impose en Europe et en Italie, mais ne termine que troisième du championnat derrière Vettel. Comme si ces années chez Ferrari l’avaient marqué pour toujours…

Il s’offre ensuite deux saisons chez Williams avant de quitter la Formule 1 fin 2011, non sans une dernière passe d’armes avec Michael Schumacher. Lors du Grand Prix de Hongrie 2010, le Brésilien se retrouve 11ème derrière la Mercedes de l’Allemand après s’être arrêté. Dans le 65ème tour, Barrichello prend l’aspiration de Schumacher et plonge à droite. Le septuple champion du monde tasse alors exagérément son ancien coéquipier contre le muret des stands, au point de frôler l’accident. La Williams passe malgré tout et Barrichello termine 10ème, marquant un point mais ne manque pas d’allumer Schumi après la course.

Trop gentil, trop honnête, trop droit dans ses bottes : Barrichello ne pouvait pas imposer sa loi à un personnage comme Schumacher. Il a donc accepté pendant six longues années de rester dans l’ombre du Kaiser, qui n’aura jamais aussi bien porté son nom. Partie intégrante des triomphes de Ferrari au début des années 2000, il n’a cependant jamais eu la même opportunité qu’Irvine en 1999. Entre le scandale de l’Autriche 2002 et ses performances en berne par moments, il avait bien fait de ne jamais se présenter comme le successeur de Senna. Et sa saison 2009 chez Brawn a fait ressurgir tout ce passé accablant. Nul doute qu’il fut un très bon pilote… mais pouvait-il vraiment espérer mieux avec un autre coéquipier ?

Né avec le rêve de rejoindre Schumacher, Senna ou encore Prost au firmament de la Formule 1, aujourd'hui j'essaie de raconter leur histoire, ainsi que celle de tous les pilotes et de toutes les écuries qui ont fait, font et feront la légende d'un des plus beaux sports du monde.

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