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Les sponsors originaux ou douteux : T-Minus, l’arnaque nigériane à l’échelle de la Formule 1

L’année 1968 fut un grand tournant économique pour la Formule 1 avec l’avènement du sponsoring sur les voitures. Au fil des ans, de nombreuses marques de tous univers ont ainsi dépensé jusqu’à des millions d’euros pour apparaître sur l’une des monoplaces présentes sur la grille. Si les cigarettiers furent jusque dans les années 2000 les principaux sponsors dans la discipline, il y eut d’autres sources de financement plus originales, ou plus douteuses. Nous allons ainsi en voir quelques-unes, en terminant cette série sur le frauduleux T-Minus.

L’arnaque à la nigériane est un phénomène qui existe depuis le 18ème siècle et qui a pris en ampleur avec l’arrivée de l’Internet. Le but avoué est assez simple : extorquer de l’argent à des personnes bien souvent trop crédules. Il existe de très nombreuses variantes de ces arnaques, de la loterie au crédit en passant par des affaires en or (en apparence tout du moins). L’arnaqueur se fait ainsi passer pour un spécialiste de la finance, un promoteur immobilier ou même pour une personne lambda qui essaie de récupérer une somme d’argent importante. Bien souvent, une belle somme est promise à la victime, qui donne son argent sans jamais le revoir d’une quelconque manière.

Bien des personnes, voire des entreprises ont été victimes de ce genre d’arnaques, mais l’une des plus connues reste l’écurie Arrows. Fin 1996, Tom Walkinshaw rachète l’écurie au travers de sa société TWR et entend l’amener sur le devant de la scène F1. Il recrute ni plus ni moins que le champion du monde en titre Damon Hill, accompagné de Pedro Diniz qui apporte les deniers de Parmalat. Hélas, exception faite du Grand Prix de Hongrie, la saison est un chemin de croix et Hill part pour Jordan en fin d’année.

Pour 1998, Walkinshaw décide de racheter Hart, déçu des mauvaises performances du moteur Yamaha. La nouvelle A19 n’est pas spécialement fiable, que ce soit au niveau du V10 ou de la boîte de vitesses, la seule du plateau équipée d’un carter en carbone. Salo et Diniz parviennent à marquer trois points chacun (Salo quatrième à Monaco, Diniz sixième à Monaco et cinquième en Belgique). Cependant, l’argent manque cruellement et Walkinshaw doit trouver de nouveaux partenaires, sans quoi Arrows devra mettre la clé sous la porte.

Mika Salon marque des points au GP de Monaco en 1998 ®Ercole Colombo

C’est ici que l’arnaque nigériane fait surface, avec l’arrivée d’un certain Malik Ado Ibrahim. Inconnu au bataillon de la Formule 1, on peut dire de lui qu’il est pour le moins ambitieux. Affirmant qu’il est issu d’une famille royale nigériane (de celle des Igbos, l’une des 75 familles royales du pays…) et qu’il a participé aux 24 Heures du Mans, il promet surtout d’investir de l’argent dans l’écurie. On entend alors parler de montants à neuf chiffres et Walkinshaw l’incorpore au management d’Arrows, espérant pouvoir récupérer les 125 millions de dollars promis.

Toutefois, quiconque regarde un peu le passif de Ibrahim se rend compte que quelque chose ne colle pas. Sa participation présumée aux 24 Heures du Mans ne tient tout simplement pas debout. Il prétend avoir couru sur une Lamborghini, or en 1999 aucun modèle de la marque italienne n’a participé à la classique mancelle ! Seule une vieille Islero a tenté de se qualifier en 1975, sans succès… mais elle aurait pu participer à la suite du retrait des voitures du NART. Dans le même temps, il est aussi l’agent de James Watt, alors pilote en F3000 et seul pilote noir à évoluer à si haut niveau. Ibrahim lui promet alors un test en F1 qu’il n’obtiendra jamais, avant de voir sa carrière brisée en fin d’année par un accident de moto qui le laisse paraplégique.

Ibrahim reprend 30% des parts de l’écurie, le reste étant partagé entre la Morgan Grenfell Bank, filiale de la Deutsche Bank (40%), Walkinshaw (25%) et le personnel de l’écurie (5%). La nouvelle Arrows A20 voit sa livrée scindée en deux, l’avant étant offert à Repsol qui finance le baquet de Pedro de la Rosa tandis que l’arrière reprend la couleur noire de l’A19 de 1998. Le premier Grand Prix en Australie donne des raisons d’espérer : de la Rosa glane le point de la sixième place et termine devant son coéquipier Toranosuke Takagi. Cela étant, seules huit voitures ont franchi la ligne… Takagi termine ensuite huitième au Brésil, puis la situation se dégrade rapidement.

Le mystérieux et controversé Prince Malik Ado Ibrahim
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A Saint-Marin, un nouveau sponsor a fait son apparition sur les flancs des Arrows A20 en la présence de T-Minus. Personne ne connait cette marque et pour cause, elle vient tout juste d’être lancée. Son promoteur n’est autre que Ibrahim, qui veut ainsi offrir une exposition mondiale au jeune groupe qui compte notamment produire des boissons énergisantes… et des motos. Personne, ou presque, ne verra jamais la moindre trace de ces supposés produits, au point que même Rich Energy était plus crédible comme sponsor…

En piste, de la Rosa et Takagi traînent leur misère au volant de voitures au développement gelé. Après le Brésil, chacun ne termine que trois courses, toutes au-delà du top 10. Les qualifications ne se résument qu’à un duel avec les tout aussi modestes Minardi, qui en fin de saison les devancent assez régulièrement. En coulisses, Walkinshaw comprend peu à peu que Malik n’est qu’un imposteur qui se fait de la publicité à ses frais. Il enrage car il comprend que jamais il ne verra cet argent qui devait être injecté dans l’écurie.

Ibrahim disparaît alors dans la nature et reste introuvable pendant quelques années. Walkinshaw reprend les rênes de l’écurie mais sait qu’il l’a gravement mise en péril avec cette arnaque. Arrows restera ainsi encore deux ans et demi sur la grille avant de définitivement disparaître en 2002, après le Grand Prix d’Allemagne. Les A23 de cette dernière saison seront rachetées par Paul Stoddart, avant de réapparaître en Grand Prix à la surprise générale. Elles deviendront des Super Aguri SA05 en 2006, et sont ainsi reconverties car la nouvelle écurie japonaise n’a pu récupérer les châssis BAR 007 utilisées par l’écurie anglaise l’année précédente.

Les Arrows A23 avant de disparaitre du paysage de la Formule 1

Malik Ado Ibrahim refait finalement surface en 2004, du côté des Etats-Unis. Il est mandaté pour financer la carrière de Robert Richardson III en Nascar et reçoit 625000 $ pour trouver des sponsors. Bien évidemment, il s’enfuit avec l’argent et le pauvre pilote ne court que trois courses avant que son écurie ferme ses portes. Désormais reconverti dans les énergies renouvelables, il est sous le coup d’un procès au Texas pour avoir escroqué 175000 $ lors de sa période probatoire. Un chat reste un chat…

Ce prétendu prince nigérian restera comme l’une des plus grandes supercheries de toute l’histoire de la Formule 1. Il fallait se douter qu’un tel spécimen n’avait rien de bon à apporter, si ce n’est que du vent et des problèmes à foison. Opportuniste, il a su profiter de la situation désespérée d’Arrows, qui avait absolument besoin d’argent pour pouvoir poursuivre l’aventure en Formule 1. Au final, il a surtout accéléré son déclin en la laissant exsangue et endettée. Arrows est devenue le Southampton de la Formule 1 : le club anglais avait recruté en 1996 Ali Dia, qui prétendait être un cousin de Georges Weah. Apparu en match contre Leeds pour remplacer la star de l’équipe Le Tissier, il a rapidement démontré qu’il n’avait pas sa place sur un terrain de Premier League. Remplacé à son tour avant la fin du match, il fut immédiatement viré mais comme Ibrahim, il a pu goûter aux plus hautes sphères du sport professionnel par la voie de l’arnaque.

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Né avec le rêve de rejoindre Schumacher, Senna ou encore Prost au firmament de la Formule 1, aujourd'hui j'essaie de raconter leur histoire, ainsi que celle de tous les pilotes et de toutes les écuries qui ont fait, font et feront la légende d'un des plus beaux sports du monde.

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