La visière des femmes

Dominique Chantrenne, un des visages de Michel Vaillant

Dominique Chantrenne, son nom ne vous dit peut-être rien. Essayons un autre : Michel Vaillant. Voilà qui réveille un certain nombre de connaisseurs. Cela fait une vingtaine d’années que Dominique est la directrice artistique des célèbres bandes dessinées sorties tout droit de l’imagination de Jean Graton. Du choix des tenues des personnages aux designs de la Vaillante Rébellion qui a roulé aux 24 Heures du Mans 2017, cette artistique assume ses idées progressistes et originales, et n’hésite pas à les faire vivre.

L’histoire de Dominique est singulière. De formation cambrienne, ne connaissant ni le milieu de l’automobile, ni celui de la bande dessinée, elle rencontre Philippe Graton, fils de Jean Graton, en tant que graphiste. À l’époque, il souhaitait monter une nouvelle collection : les Dossiers Michel Vaillant. Elle n’a pas hésité à lui ouvrir les yeux sur le travail à accomplir et surtout sur l’évolution à apporter à l’œuvre de son père.  « Cela lui a plu. »

Actuellement, Dominique travaille sur la nouvelle saison qui a remis les compteurs des albums à zéro se voulant adapté à notre époque. Elle s’est occupée de l’esthétique de cette nouvelle saison mais également des produits dérivés. « On travaille sur le 7e album pour le moment. Au tout début, j’avais les planches originales entre les mains, je les trouvais magnifiques. Surtout dans la période dorée de Jean qui s’étend du premier album jusque dans les années 70 et qui recoupe l’âge d’or de la BD et de l’automobile. J’avais ces originaux en main et quand je voyais ce que ça donnait à la fin dans la bande dessinée : c’était réduit, aplati… Je me suis dit qu’à partir de ces originaux, on racontait des histoires, c’est bien mais il y avait moyen de faire autre chose. »

« Je me suis dit : il faut faire ça autrement » 

Dominique rassemble alors les ressources qui travaillent son côté artistique, sa formation, ses inspirations et son admiration pour l’œuvre de Jean Graton : c’est ainsi que naissent les Art Strips : un détail de l’œuvre repris sur un grand format avec des supports plus nobles. « Je me suis dit que c’était également l’occasion de remettre la femme dans les œuvres, parce que je la trouvais magnifique dans les histoires de Jean Graton. Il était à la pointe à ce moment-là parce qu’il n’y avait pas de femmes dans la bande dessinée à cette époque-là. Il a amené la femme dans la BD. » Et pourtant, elle s’est perdue avec le temps et Dominique s’est efforcée à aller la rechercher.  

Ce qui rendait unique le coup de pinceau féminin de Jean Graton, c’est qu’il a exploité tous les registres de femmes. Il a dessiné de femmes épouvantables : des baronnes infernales, des concierges revêches appuyées sur leur balai. Mais il a également dessiné des femmes magnifiques telles que Julie Wood qui était une femme indépendante, ou encore Françoise, la femme de Michel Vaillant, qui était une journaliste espiègle et une femme entrepreneuse. « Je ne pense pas qu’il ait dessiné des femmes comme une revendication. C’était un combat c’est certain, on lui faisait des remarques là-dessus. Le directeur du Lombart à l’époque lui disait : « il faut que vous vous rendiez compte que si vous mettez des femmes, il y a des garçons dans les pensionnats qui lisent des BD le soir dans leurs chambres et s’il y a des femmes dedans, qu’est-ce qu’ils vont faire ? »
Dominique explique : « Quand on se représentait la femme à l’époque, c’était la Castafiore. On était vraiment dans un tout autre style de femme chez Michel Vaillant. » En effet, la présence des femmes dans l’œuvre de Jean Graton tenait moins de la revendication et plus de son histoire personnelle. « C’est quelqu’un qui a perdu sa maman à onze ans et qui a souffert de ne pas avoir une famille. Au travers de Michel Vaillant, il pouvait explorer le milieu de l’automobile qu’il adorait tant et le milieu familial qu’il n’a pas eu et dont il aurait rêvé. »

Femme dans la bande dessinée mais aussi dans la vraie vie.

« Je me souviens d’avoir eu des discussions assez fortes quand on préparait la nouvelle saison où j’essayais de ramener les femmes dans les histoires. À notre époque, ça parle. Dans la nouvelle saison, la femme a beaucoup plus sa place. Et parallèlement à ça, Michel Vaillant qui était un personnage très manichéen a beaucoup plus d’obstacles internes, tout s’est enrichi, toute la BD, et pas que les femmes. » Chaque personnage est réfléchi, travaillé, sur ce que Dominique appelle des « bandes par personnages ». Il s’agit d’albums de photos minutieusement choisies qui ont pour but d’aider les dessinateurs, de leur faire vivre les personnages. Tout y passe : look extérieur, vêtements, mais aussi ce que le personnage dégage. « Je me dis ‘qui est-ce que ça pourrait être ?’ Par exemple, Françoise Vaillante, je me suis vite dit qu’elle ressemblait à Sophia Coppola. Je trouvais que c’était un personnage qui avait à la fois de la classe parce que Françoise est femme de pilote qui a une usine derrière et qui en même temps était une femme entrepreneuse. Les deux se ressemblent, même dans leur manière de s‘habiller »

Imposer la femme dans la BD mais s’imposer aussi en tant que femme dans son travail. Dominique est convaincue : que ce soit dans la vraie vie ou dans les bandes dessinées, les femmes apportent leur touche. « Pour ramener plus de vie dans cette œuvre, plus d’énergie, je suis convaincue que sans les femmes, ce n’est pas possible, ça ne va pas marcher. » Ce n’est pas toujours facile de partager ce point de vue, surtout lorsque la relation ne se fait pas d’égal à égal. « Dans ces cas-là, ce n’est pas un problème de vision artistique, parce que moi-même, j’en ai avec des personnes avec qui je collabore depuis très longtemps, je pense que c’est un problème éducationnel. Je n’ai pas envie de parler de machisme, pour moi, ce terme est dépassé à notre époque. Quand je me retrouve face des personnes où j’ai du mal à me faire entendre parce que j’ai le sentiment que je suis une femme, je me dis que c’est de la bêtise. Si j’ai le choix, j’arrête la collaboration : c’est de la perte de temps et le travail sera moins bien réalisé. Parfois, il faut composer avec. Il y a une chose que j’ai apprise : ce qui est difficile dans ce genre de relations, c’est le manque de reconnaissance en face. Une des manières de contourner ça, c’est de ne plus avoir besoin de cette reconnaissance que de toute façon on n’aura pas. Quand on a franchi ce pas, cela devient beaucoup plus facile parce qu’on n’attend rien de cette personne et on va là où il faut. »

Dominique souligne qu’il s’agit de cas par cas. Finalement, elle est ravie d’être entourée par les bonnes personnes au quotidien. « Par exemple, avec Jean Graton, on n’a pas toujours été d’accord sur tout. Mais j’ai toujours eu son aval sur le fait de prendre des initiatives et d’aller au charbon. Donc oui, c’est quelqu’un de l’ancienne école, mais là-dedans, c’est vraiment une personne avec qui on pouvait échanger de manière très ouverte. Il était heureux que son œuvre continue, et nous poussait vers l’avant. »

Femme de couleurs, Dominique a apporté les courbes de ses idées aux dessins de Jean Graton et continue à animer les personnages dans le respect de l’œuvre mais en l’inscrivant à notre époque.

Angélique Belokopytov

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Fondatrice et rédactrice en chef. Amoureuse de la course et du journalisme depuis des années, le ronronnement des moteurs m'a bercée depuis ma plus tendre enfance et rythme mon quotidien. F1nal Lap a pour but de rapprocher les amoureux de la F1 au plus près du Paddock au travers d'un contenu original et recherché. F1nal Lap, la F1 comme vous ne l'avez jamais vue !

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